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Janvier 1916

1916 est la première année de recouvrement d’un nouvel impôt, l’impôt sur le revenu. Comme l’an dernier à pareille époque, le président de la République ne reçoit que le gouvernement à la cérémonie des vœux de nouvel an. Dans notre région, le général commandant la 17e région et les autorités locales, le préfet du Gers, le sous-préfet de Gaillac, le maire de Toulouse… suppriment également ces réceptions traditionnelles "en raison des événements".

13 novembre 2017
Auteur : Patrick Roques

Impôt sur le revenu

Par décret du président de la République, du 30 décembre 1915, le point de départ des délais pour les déclarations relatives à l’impôt sur le revenu est reporté du 1er janvier 1916 au 1er mars. Les contribuables auront jusqu’au 30 avril pour remplir leur première déclaration d’impôt sur le revenu. La presse régionale informe des conditions suivantes : l’impôt est dû si les revenus de l’année précédente sont supérieurs pour un célibataire à 5 000 F, pour les couples à 7 000 F, 8 000 F s’ils ont un enfant. Ils peuvent ajouter 1 000 F par enfant jusqu’au cinquième, ensuite 1 500 F par enfant. Les mobilisés et les réfugiés feront leurs déclarations à la fin du conflit. L’impôt à payer est progressif : pour la tranche de 5 000 à 10 000 F, le prélèvement est de 0,40 %, de 10 à 15 000 F de 0,8%, de 15 à 20 000 F de 1,2%, de 20 à 25 000 F de 1,6% et au-delà , 2%.


Agriculture

"Annado dé fé, annado dé ré" (Année de foin, année de rien) tel est le résumé de la saison agricole 1915. En janvier 1916, les démonstrations de mécanisation dans l’agriculture se poursuivent. À l’initiative de la Compagnie des chemins de fer d'Orléans et de la Compagnie du Midi, la Société centrale d'agriculture de l’Aude et le Comice agricole de Narbonne organisent du 20 au 25 janvier, à Narbonne et Carcassonne, des essais de motoculture avec trois tracteurs à essence équipés de divers accessoires, l'un spécial pour l'agriculture, l’autre pour la viticulture, le troisième pouvant être utilisé dans les champs et dans les vignes. La même "expérience" est réalisée à la ferme-école de Hourre près d’Auch, puis à Albi, à Lavaur… À Gaillac, le Comptoir Agricultural utilise les tracteurs Bijou et Furet pour les travaux légers de viticulture, le Petit Griff instrument mixte viticulture et agriculture et le Bull pour l’agriculture.
Les viticulteurs gersois se plaignant du faible prix des réquisitions ont porté l’affaire en justice. Ils obtiennent la condamnation de l’intendance de l’armée par le juge de paix de Valence : les vins de 8 degrés et au-dessus doivent leur être payés 45 F l’hectolitre, ceux inférieurs à 8 degrés, 40 F. S’appuyant sur ce jugement, les représentants des communes viticoles de l’arrondissement de Gaillac demandent à leur tour son application.


Armée

Par décrets des 26 février et 1er mars, le gouvernement crée dans le service de santé des armées l’emploi de dentiste militaire car l’hygiène bucco-dentaire des soldats est inexistante. 1 000 dentistes sont alors nommés avec le grade d’adjudant et arborent au collet de leur uniforme l’insigne distinctif du caducée d’argent accompagné de la lettre "D". Placés sous les ordres du médecin-chef de leur unité, ils sont porteurs du brassard prévu par la Convention de Genève comportant la croix rouge sur fond blanc.
Mais pour les soldats la priorité réside dans l’amélioration de leur équipement. Aussi, suite aux nombreuses plaintes, une commission est-elle chargée de rendre compte des mesures prises pour les protéger plus efficacement contre les intempéries et d’étudier plus particulièrement la question des chaussures des tranchées qui n’est toujours pas résolue. L’armée ne peut plus cacher ces problèmes révélés notamment lors des permissions des soldats qui, pour certains, rapportent des objets dangereux. Venant pour six jours chez sa mère, à Nougarolet près d’Auch, un soldat du 135e R. I. T. dévisse le dessus d’une bombe qui explose et le blesse mortellement.
Enfin, le ministère de la Guerre adopte un nouveau système de fermeture pour les caisses à munitions dû à notre compatriote, le lieutenant Jean Nouvel. Il a inventé un système qui permet l’ouverture et la fermeture rapide, sans l’aide d’outils, de ces caisses qui peuvent être réutilisées.


Culture

Au début du mois, le père de Sacha Guitry, Lucien Guitry, donne une seconde et dernière représentation de grand gala au Théâtre toulousain des Variétés. L’éminent artiste (il est considéré comme le plus grand comédien de son époque) interprète le principal rôle dans L’Émigré, de Paul Bourget. Il se produit à 14 heures, matinée offerte par la Société des Artistes aux blessés des hôpitaux temporaires de Toulouse. Dans cette ville, les cours publics municipaux (langues vivantes, histoire populaire…) débutent le samedi 7 janvier.
Le sculpteur Nicolas Grandmaison, originaire de Toulouse, fait partie d’un des convois de réfugiés Belges qui arrive le 3 janvier dans cette ville. Sociétaire des Artistes français, il a offert une sculpture, la Belgia 1914, au roi Albert, roi des belges. Nicolas Grandmaison, auteur de nombreuses statues, participera, la guerre terminée, au mouvement d’érection des monuments aux morts, intervenant à Léran (09), Sigean, Pouzols-Minervois, Paraza et Durban-Corbières (11), Tournefeuille, Villaudric et Colomiers (31), Agel (34)…


Industries

La main-d’œuvre étant rare, le ministère de la Guerre autorise l’embauche des femmes, des mutilés, des blessés, des réformés et des convalescents dans les usines privées qui travaillent pour le compte de la Défense nationale. Même les jeunes sont mis au travail comme cette jeune fille de 15 ans, "pédaliste" à l’imprimerie Bouquet à Auch qui se blesse sur une machine.
La dérégulation ne touche pas encore les salaires. Les comités départementaux en sont chargés comme celui l’Ariège qui établit ceux des ouvrières travaillant à domicile dans l’industrie du vêtement en fixant les prix minima de la journée de 10 h : par exemple la confection de vêtements pour dames est payée 2,75 F la journée, les vêtements pour hommes à 3 F, les képis et casquettes, 2,75 F. Pour les chaussures, les mécaniciennes travaillant le cuir et les "joigneuses", touchent 3 F la journée comme les mécaniciennes, les monteuses et les finisseuses qui travaillent la toile. La lingerie est payée 2,50 F ; la broderie et les dentelles, 3 F lorsque les fleurs artificielles et la bonneterie, 2,50 F. Les chapeaux et les plumes rapportent 8,50 F.
Mais le salaire minimum à respecter est bien faible et la misère ouvrière grande. Aussi, les employeurs travaillant dans l’imprimerie accordent-ils aux ouvrières nécessiteuses la possibilité de rapporter dans des sacs le coke nécessaire au chauffage de leur logement.


Municipalité

La Compagnie du gaz de Toulouse augmentant ses prix au 1er janvier, la municipalité contre-attaque par la voie judiciaire. Reconnaissant que le prix du charbon a augmenté, elle rappelle à la Compagnie la hausse significative des prix des sous-produits et résidus vendus par cette dernière (du coke au sulfate d’ammoniaque). De plus, la Ville accuse le gaz carburé, produit du gaz sulfureux, d’être dangereux pour la santé humaine et corrosif sur tous les objets en cuivre et les canalisations souterraines de gaz. Elle soupçonne que les fuites du réseau seraient la cause du dépérissement des arbres bordant les boulevards. Aussi, l’administration locale ne paie-t-elle à la Compagnie que le prix du gaz avant l’augmentation.
Les plaintes de la population sont également de plus en plus nombreuses. Elles portent sur les prix élevés des produits vendus sur les foires, probablement à cause des réquisitions mais aussi des accapareurs et de la spéculation. Par exemple, le prix du sucre est passé en un an à Gaillac de 0,70 F le kg à 1,30 F. À Carmaux, des incidents éclatent sur le marché vers le 17 janvier, car les femmes d’ouvriers mineurs et de verriers protestent vigoureusement contre le prix du porc qu’elles jugent "exorbitant" : les "courtiers achètent en grande quantité et dépouillent les marchés". Par exemple, le 20 janvier à la foire d’Albi, des négociants achètent la douzaine d’œufs à 2 F alors qu’ils étaient proposés à 1,50 F.
Aussi, les autorités prennent-elles localement des mesures : le préfet de l’Aude interdit à partir du 23 janvier les sorties d’avoine hors du département et celui de la Haute-Garonne projette de réglementer la viande. Les revendeurs de volailles et œufs sont interdits sur les marchés tarbais jusqu’à 14 h et le maire de Lavaur étend cette mesure aux expéditeurs, courtiers ou commissionnaires.
Les autorités ont souvent le soutien des consommateurs comme lorsque la mairie de Decazeville s’oppose à la grève de trois jours organisée par les laitiers qui veulent un prix de vente du lait à 0,30 F le litre au lieu des 0,25 F réglementaires. Le mouvement est un échec et les municipalités interviennent de plus en plus dans la réglementation des prix. La vente de pain est limitée dans la région toulousaine à une seule qualité et il ne peut être vendu qu’au poids et au détail alors que Gaillac arrête son prix et celui des bœufs, vaches, veaux, moutons, brebis et porcs.
La situation est de plus en plus préoccupante car les ressources municipales s’affaiblissent : Albi déclare que les produits de l'octroi de 1915 ont été inférieurs à ceux de 1914 de 19 891,55 F. Elle annonce les nouveaux tarifs au 1er janvier 1916 : les poules, poulets et pintades, vivants ou morts sont taxés 10 F les 100, les foies d'oie ou de canards, 1,65 F les 10, les lièvres et levrauts, 0,60 F les 10, les bécasses, perdreaux et sarcelles, 8,80 F les 10 et le kg de truffes, 0,83 F.
Parfois, des maires sont suspendus de leurs fonctions comme celui d’Andouque (Tarn), par le préfet qui lui reproche d’avoir délivré un faux certificat attestant qu’un mobilisé avait six enfants. Celui de Mérens dans l’Ariège est relevé de ses fonctions par le général Goetschy, commandant la 17° région, car il est entré "en conflit avec l’autorité militaire", probablement parce qu’il n’appliquait pas les réquisitions. C’est également le cas du maire de Moustajon (31) qui sera condamné le mois suivant, pour le même motif, à 100 F d’amende. Les mesures de suspension sont temporaires car l’État ne peut pas se permettre de se passer des élus locaux, peu nombreux. Rappelons que les pouvoirs des conseillers municipaux, généraux et d’arrondissement sont prorogés, puisqu’il ne peut y avoir d’élection jusqu’à la cessation des hostilités.
Enfin, une explosion se produit le 27 janvier à l’arsenal de Tarbes : 4 ouvrières sont mortes, 4 blessées sont transportées à l’hôpital et 8 sont seulement légèrement blessées. 11 autres qui travaillaient dans l’atelier dans lequel l’explosion est survenue sont rentrées chez elles.


Œuvres sociales

De nouvelles œuvres apparaissent en janvier. Parce que de nombreux soldats appelés à Toulouse, permissionnaires sans famille et sans foyer, militaires provenant de régions envahies… couchent à la belle étoile ou trouvent parfois refuge à la geôle municipale, la "maison du soldat" est créée à Toulouse. Elle a pour objectif de leur assurer un gîte provisoire. Les dons (sommiers, matelas, paillasses, couvertures, draps, lits, linges et armoires à linge, tables, chaises, poêles …) affluent pour une ouverture en fin de mois. Une deuxième œuvre apparaît également, le "sou du soldat" qui a pour but de procurer quelque argent aux soldats nécessiteux.
Quant à l’association des mutilés du Tarn qui aide et assiste les mutilés, elle rencontre de grands succès sur les appareils de 63 mutilés. Elle les finance et participe également aux essais de rééducation physique tentés notamment à Albi. À Beaulieu près d’Auch, l’école de rééducation professionnelle va ouvrir ses portes et recevoir 40 élèves.
Transports
En raison de la crise des transports, des députés demandent la nationalisation du matériel de transport français. La réaction de la compagnie de chemins de fer du Midi ne tarde pas : elle propose des primes de 2 F par jour et par wagon aux personnes qui déchargent en moins de deux jours les produits qu’elles reçoivent. Dans un deuxième temps, elle détache un inspecteur du service central pour contrôler la répartition des wagons dans le but d’améliorer le service.
Quant au préfet du Tarn, il préfère conseiller aux maires de son département de faire les commandes de "matériel roulant", "très longtemps à l’avance" et leur demande de privilégier les voies fluviales et routières (péniches, autobus, charrettes, voitures…).


Réfugiés

Les réfugiés affluent toujours dans notre région. Le 7 janvier, un convoi de 219 personnes arrive à Villebourbon (82) et deux jours plus tard, 60 autres provenant de Valenciennes sont à Castelnaudary. Le 18 janvier, 200 autres réfugiés sont en gare à Toulouse. Le Tarn-et-Garonne en a accueilli 2 427 depuis août 1914, dont 1 506 Français, 711 Belges et 39 Alsaciens-Lorrains. 111 d’entre eux ne reçoivent aucune assistance.

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