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Décembre 1915

Après la catastrophique bataille des Dardanelles, le général Joffre est nommé par décret, le 2 décembre 1915, commandant en chef des armées françaises. Dans la conférence de Chantilly qui suit, les 6, 7 et 8 décembre, les forces alliées décident de coordonner leurs offensives pour l’année 1916.
Au début de ce mois, le soldat René Benjamin reçoit le prix Goncourt pour son roman "Gaspard". Il l’a écrit à l’hôpital de Tours dans lequel il a reçu des soins pendant plusieurs mois, ayant été gravement blessé en septembre 1914.

05 avril 2017
Auteur : Patrick Roques

Agriculture

L’agriculture souffre de plusieurs maux. En premier, "l’inculture [tendant] à augmenter", les préfets demandent aux maires de relancer la mise en culture de terres abandonnées et la reprise d’exploitations et de fermes abandonnées. Puis, afin de remédier au manque de main-d’œuvre, le ministère de l’Agriculture invite les agriculteurs à découvrir la mécanisation des labours lors de manifestations qui se déroulent vers le 13 décembre dans notre région. Dans le même temps, les préfets enquêtent car ils soupçonnent certains maires de signer des certificats de complaisance permettant aux militaires de bénéficier de permissions agricoles : les cas de mobilisés ayant la qualité d’agriculteurs alors qu’ils s’avèrent être de piètres paysans, se multiplient. Enfin, la pénurie de wagons est vivement dénoncée notamment par les 72 000 adhérents de la Confédération générale des vignerons réunis le 29 décembre à Narbonne : ils regrettent que l’armée en réquisitionne un trop grand nombre.

Les éleveurs sont également concernés par l’évolution des pratiques car l’État interdit alors l’abattage de jeunes femelles bovines, ovines et porcines en état de gestation, de femelles bovines jusqu’à à trois ans et demi et d’agneaux de moins de 25 kg.

Enfin, la chasse étant interdite, les animaux nuisibles (sangliers, renards, blaireaux, fouines, lapins, aigles, faucons, corbeaux, corneilles, pies et geais) abondent et ravagent les cultures et les élevages. Aussi, des battues administratives sont-elles organisées, celle du 11 à Samatan (Gers) est consacrée aux renards. Le département de l’Aude sinistré, les battues sont planifiées tous les mardis, jeudis et dimanches. L’emploi de lacets ou de collets est alors exclu.

Blessés et infirmes

Les soldats "blessés consécutivement à des faits de guerre" sont autorisés à porter depuis le début du mois, sur une manche de leur uniforme, deux galons rouges. Car à défaut de toute autre décoration comme la croix de guerre, ce signe distinctif honore les victimes de la guerre.

Pour les militaires plus lourdement atteints, réformés pour blessures ou infirmes de guerre, des recrutements spéciaux de surnuméraires dans les contributions directes leur sont réservés. Ils ont également la possibilité de suivre des formations de trois mois renouvelables une fois, comme celles dispensées au nouveau centre de rééducation professionnelle de mutilés agricoles inauguré le 21 décembre à Beaulieu près d’Auch, crée par le département.

Enfin, les familles nécessiteuses sont informées que le retour des corps des militaires ou marins décédés en service, se fera aux frais de l’État. Cette décision reste, bien évidemment, théorique car les conditions actuelles ne permettent pas à l’administration de la guerre de répondre favorablement. Mais l’armée précise qu’il est toujours possible aux familles qui le peuvent, de faire effectuer à leurs frais et avec les autorisations nécessaires, l’exhumation et le transport des leurs en dehors de la zone du front et à condition que le transport n’emprunte aucune partie du réseau militaire.

Soldats

Comme ceux de Gaillac, les jeunes de la classe 1917 devant être appelés en janvier, préparent activement les festivités. Le programme du dimanche 19 décembre est le suivant : réunion à 7 h 30 sur la place de la mairie puis messe à Saint-Joseph à 8 h. La photographie est prise à 9 h 30 puis les jeunes rejoignent le monument des combattants. À 11 h 30 l’apéritif est pris au café Bez et le moka à 14 h au même endroit. Le départ au Mas-de-Thezit est à 15 h, le tour de ville à 17 h et l’apéritif chez madame Perrin à 18 h. La journée s’achève par un dîner au restaurant du Chevreuil.

Pendant ce temps, les personnels mobilisés qui servent dans les administrations préfectorales départementales sont envoyés au front. En conséquence, les préfectures organisent des concours de recrutement pour pallier ces départs en précisant que les nominations ne créeront aucun droit à entrer dans les cadres du personnel à la fin du conflit.

Conseil de guerre

Le conseil de guerre de Montpellier juge, le 9 décembre, une affaire de malversation de fournitures militaires. Trois industriels de Castres et Mazamet ayant signé un marché avec l’intendance de Castres, devaient livrer 300 000 peaux de mouton, tannées et imperméabilisées. Elles devaient servir à l’habillement des soldats. Elles arrivèrent à Tours en décomposition, n’ayant pas été imperméabilisées. Les industriels indélicats sont poursuivis.

Quant à l’affaire du Saut du Tarn, deux inculpations sont lancées, la première pour corruption de fonctionnaires et la deuxième pour fraudes de fourniture. Le ministère de la guerre interdit en effet la soudure autogène qui a été pratiquée sur les pièces livrées. Mais le 21 décembre, le parquet militaire de Montpellier ordonne une expertise sur les effets de la soudure autogène.

Désertions, disparitions

Le 6 décembre, un sujet espagnol est arrêté à Montauban car il a remis des vêtements civils à trois militaires du 220e régiment d’infanterie, facilitant leur désertion. Dix jours plus tard, les trois soldats sont arrêtés à Montauban, et le même jour, les gendarmes prennent à Caylus (82) un réserviste du 283e régiment d’infanterie de Saint-Gaudens qui avait déserté.

Les gendarmes doivent également retrouver deux prisonniers allemands évadés le 19 décembre du camp de Sainte-Croix (Ariège) où ils étaient employés avec d’autres à la réfection d’une route. Une prime de 50 F est alors promise à celui qui les découvrira. La frontière espagnole proche, les deux évadés sont retrouvés à Saint-Girons le 27 décembre et sont aussitôt internés.

Enfin, d’autres disparitions inquiètent les familles comme celle de ce jeune toulousain de 15 ans qui a probablement rejoint le front comme cela se produit souvent. Même les jeunes filles disparaissent ce qui est le cas de deux d’entre elles, âgées de 13 et 14 ans, qui ont quitté leur domicile pour servir comme infirmières sur les zones de combat.

Emprunt et économie

Au 17 décembre, le ministère de la Guerre a calculé que l’"emprunt de la Victoire" couvre six mois de dépense de guerre et trois jours plus tard, il annonce que 14 milliards 274 millions ont été récoltés. La propagande bat son plein et un diplôme d’honneur est remis à toutes les personnes qui souscrivent. Dans l’Aude, 13 276 personnes ont versé 55 millions au 24 décembre.

Mais le coût de la guerre est exorbitant. Les parlementaires recherchent d’autres ressources et les discussions sur l’impôt sur le revenu réapparaissent. Cet impôt devait être perçu au 1er janvier 1915, mais "suite à l’état de guerre", son application a été repoussée d’un an.

Par ailleurs, la pénurie de petite monnaie est toujours présente malgré les efforts de l’hôtel des Monnaie à Paris qui sort des ateliers du quai Conti plus d’un million de pièces de 1 F, 0,50 F, 0,10 F et 0,05 F soit une valeur de 833 000 F dans la seule journée du 1er décembre.

Industrie

L’armée lance, comme en Ariège le 18 décembre, un appel aux industriels qui possèdent une usine d’une puissance d’au moins 250 chevaux et 20 ouvriers minimum pour leur confier des marchés. À Toulouse, elle demande que quelques entrepreneurs s’engagent rapidement dans la fabrication de roues ferrées pour les équipages militaires.

Mais les industriels manquent de main d’œuvre. Pour attirer les ouvrières dans les usines fabriquant vêtements, chapeaux, chaussures, lingeries, broderies dentelles et fleurs artificielles… les départements promettent un salaire minimum. Même celles exécutant des travaux à leurs domiciles sont concernées car un comité est, comme dans l’Ariège, nommé le 11 décembre pour déterminer le salaire minimum.

La production étant la priorité, les autorités s’inquiètent de tout mouvement social. Lorsque les ouvriers, notamment espagnols (la société en emploie alors 460), se mettent en grève à Cransac (Aveyron) pour une augmentation de salaire de 0,50 F par jour, la troupe est rapidement appelée. Mais face à la fermeté affichée par les dirigeants des Aciéries de France, le travail reprend rapidement sans l’intervention des gendarmes et des soldats. Cinq personnes sont arrêtées et une quarantaine renvoyée.

Œuvres

Les soldats se plaignent auprès de leurs familles et de leurs représentants (députés, maires…) de manquer de vêtements chauds. "Suite aux accidents regrettables de l’hiver derniers (pieds gelés…)", le ministre interpellé répond officiellement que : "les armées peuvent demander des effets chauds pour chaque homme ainsi que des gants fourrés, un cache-nez ou passe-montagne, deux chemises et deux caleçons en flanelle et deux paires de chaussettes de laine. Les chaussures de tranchée (bottes à semelle de bois et tige de toile solide imperméabilisée montant au-dessus du genou) [sont] mises en service [depuis] le 30 novembre, 80 000 étant déjà distribuées. La couverture des troupes en campagne est une petite couverture de laine et il est tenu en approvisionnement plus de 850 000 sacs de couchage et 500 000 enveloppes de paillasses. Quant aux braséros et poêles de tranchées toutes les demandes sont satisfaites à ce jour et une réserve est à la disposition d’autres demandes".

Malgré cela, les sociétés d’œuvre préparent sous le haut patronage du gouvernement, les journées du Poilu des 25 et 26 décembre prochain. "La bague du Poilu", des cartes postales, des aquarelles, des paires de chaussettes que le "cher poilu sera content de recevoir", des gants, passe-montagnes, gilets "pur poil de chameau", guêtres, livres même… sont vendus à la criée sur les boulevards toulousains ainsi que des cartes de tombolas, des bijoux et des médailles à Rodez… Toutes les représentations données ces jours bénéficieront à la seule "œuvre de la journée du Poilu".

Les mêmes sociétés préparent les colis à envoyer pour Noël aux soldats et aux prisonniers. L’acheminement du paquet d’au maximum 1 kg est gratuit s’il est envoyé entre le 25 décembre et le 6 janvier 1916 et il ne peut être expédié qu’un colis par soldat. Ceux confectionnés à Toulouse contiennent chacun 100 g de jambon, 73 g de confiture, une orange, deux pommes, un cigare à 10 cts et un quart de bouteille de vin mousseux. Pour les « indigènes », le jambon est remplacé par 35 cts, le cigare par 2 paquets de cigarettes algériennes et le vin mousseux par 48 g de café et 64 g de sucre. Villefranche envoi 377 colis aux soldats de la commune au front et 33 aux prisonniers de guerre.

Vie municipale

La guerre saigne profondément les communes. Saint-Jean-d’Alcapies (Aveyron) compte 300 habitants. Parmi les 42 soldats mobilisés, dix sont blessés, quatre portés disparus et cinq morts.

La population souffre de plus en plus des pénuries et, à l’entrée de l’hiver, du manque de charbon nécessaire au chauffage. Les problèmes d’approvisionnement de charbon sont tels que Toulouse décide d’en acheter en Angleterre, plus cher, "qui sera mélangé au français pour en atténuer le coût". La Ville propose de le réceptionner et le livrer aux négociants locaux qui le distribueront aux consommateurs à un prix déterminé.

Même lorsque les prix sont réglementés, les habitants se plaignent qu’ils ne soient pas respectés et les professionnels, comme les boulangers toulousains le 30 décembre, protestent car ils les jugent non rémunérateurs. Aussi, les laitiers de Gaillac décident-ils d’augmenter unilatéralement le prix du lait. Les tensions sont ravivées par l’interdiction, à cause du conflit, des réveillons de fin d’année dans les établissements (hôtels, restaurants, cafés, bars, buvettes…).

D’autres prix s’envolent comme celui des volailles car, achetées en grand nombre, elles sont exportées en Espagne, privée de ses fournisseurs habituels (Russie, Hongrie…). Les autorités interdisent dans un premier temps les exportations de volailles vivantes puis à la fin du mois, de celles mortes.

Par ailleurs les collectivités peinent à faire fonctionner les services car nombre d’employés sont mobilisés. Il faut parfois en remplacer quelques-uns comme à Tarbes qui embauche un jardinier (1 300 F l’an) et un cantonnier (1 200 F l’an). Cela engendre une dépense supplémentaire au moment où les familles de mobilisés continuent de toucher leur traitement, les veuves et les orphelins, le demi-traitement ou la pension, et où le nombre d’indigent augmente alors que les recettes baissent et la vie est plus chère.

Aussi, par manque de moyens, des villes s’adaptent-elles : Blagnac réduit le tonnage des véhicules empruntant le pont qui doit subir des travaux. De 5 100 kg, il passe à 4 000 kg pour les véhicules à 2 roues et de 8 400 kg à 6 000 kg pour les véhicules à 4 roues. Le pont est interdit lors du passage d’un lourd chargement ou d’un véhicule tiré par trois chevaux.

Mémoire

Le député Escudier, propose le 22 décembre qu’un "mémorial de la guerre soit réalisé sous forme de recueils". Ils renfermeraient la liste des combattants tombés au champ d’honneur ou ayant été cités. Les deux recueils seraient déposés au Panthéon, les chefs-lieux des départements et d’arrondissements et les archives communales en recevraient des extraits. Les familles des victimes et des bénéficiaires des citations à l’ordre du jour recevront les feuilles individuelles portant la mention "inscrit au Mémorial du Panthéon". Cette proposition préfigure la loi du 25 octobre 1919 "relative à la commémoration et la glorification des morts pour la France au cours de la Grande Guerre".

Enfin, le 29 décembre, la municipalité de Toulouse augmente de 5% les taxes des prix des concessions pour les tombes et de 10 % celles pour les caveaux. Le produit est destiné à l’érection d’un monument commémoratif au cimetière de Terre Cabade.

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