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Février 1915

En février 1915, les discussions au Parlement français portent sur l’interdiction de l’absinthe et sur la création d’une médaille qui doit récompenser les actes de bravoure des Poilus. Il existe bien la Légion d’honneur ou la médaille militaire mais elles sont données à titre exceptionnel. La nouvelle médaille prendra le nom de Croix de guerre, "un nom bref qui sonne clairement et qui, à lui seul, exclut la faveur de l'ancienneté" selon Émile Driant lors de sa présentation devant les parlementaires le 5 février.
Février est également le mois de "l’affaire Desclaux".

09 février 2015
Auteur : Patrick Roques

L'affaire Desclaux

Révélée à la fin du mois de janvier, "l’affaire Desclaux", du nom du trésorier payeur du 18e corps d’armée, va alimenter la chronique durant le mois de février. Âgé de 51 ans, officier de la Légion d’honneur, il est inculpé de vol et de détournements de fournitures militaires. Le larcin est composé de denrées alimentaires mais aussi de munitions et d’armes saisies le 7 février à son domicile, rue Brunel à Paris. Les enquêteurs révèlent qu’il "y avait une voiture-automobile et de nombreux trophées de guerre : lances, fusils, carabines, casques, etc… appartenant à l’État". La bénéficiaire de ce trafic est madame Bechoff grande couturière de la place Vendôme à Paris à qui l’amant payeur faisait apporter une partie des produits volés. La défense de monsieur Desclaux se résume à la déclaration suivante : "J'envoyais à Mme Bechoff le surplus de mes rations, et n'ai pas commis de détournements". Trois autres personnes sont également inculpées notamment le convoyeur des Postes qui aurait, malgré lui, participé à l’opération. Le conseil de guerre qui doit juger l’affaire en février est repoussé au mois de mars.

L'agriculture

L’agriculture est essentielle au pays et à l’armée. Les services agricoles départementaux demandent donc à tous les agriculteurs de cultiver toutes les parcelles de terre même les plus petites. Ils préconisent aussi l’utilisation de machines plus performantes. Par exemple, le sulfatage de la vigne à l’aide de pulvérisateurs portables à dos d’hommes doit être remplacé par des pulvérisations à bât c’est-à-dire à l’aide d’appareils de grande contenance portés par des animaux.

À Montauban, les réfugiés sont mis à contribution car ils savent cultiver la betterave. On compte sur eux au printemps prochain pour le brisage et le démariage de cette plante. Ils seront payés 85 F l’hectare.

Les réquisitions

Le 2 février, le conseiller général de Sauveterre, Gaston Roques, proteste au sujet des réquisitions. Il dénonce les prélèvements importants effectués par l’armée. Le nombre d’animaux de boucherie demandé est trop élevé et les quantités de céréales aussi. Il remet en cause les statistiques à partir desquelles sont décidées les quantités prélevées. Elles seraient fausses car, selon lui, les agents reprendraient les chiffres des années précédentes sans les contrôler.

Le 7 février les tombereaux et les harnachements sont réquisitionnés dans la région ainsi que trois jours plus tard, les chevaux à Toulouse. Mais les propriétaires réticents, de plus en plus nombreux, n’amènent pas leurs chevaux et juments à la Commission de réquisition. Si dans un premier temps, les autorités choisissent l’apaisement et organisent une séance supplémentaire, elles décident ensuite que tout propriétaire d’un animal circulant sur la voie publique devra présenter une pièce constatant que l’animal est passé devant la Commission de réquisition. L’amende encourue est égale à la moitié de la valeur de l’animal.

À Montauban, le 18 février, 15 chevaux réformés sont mis en vente à la caserne du 10e régiment de dragons.

La vie quotidienne

Le pain

Comme en janvier, les plaintes concernant le poids du pain et les problèmes d’approvisionnement affluent en février à Toulouse, Auch, Tarbes…

Le préfet du Tarn-et-Garonne, en raison de la hausse constante du prix du blé et de la rareté des offres, demande aux municipalités d’évaluer la quantité de blé disponible et d’indiquer les personnes qui pourraient en fournir. Il les invite ensuite à réviser la taxe sur le pain "aussi souvent que les fluctuations des cours l’exigeront".

Le prix du pain bis demeure en moyenne à 0,36 F le kilo dans l’Aveyron, à 0,38 F à Gaillac "prix jugé raisonnable" par la municipalité. Mais face aux augmentations de matières premières, le maire de Toulouse, Jean Rieux, décide, le 8 février, de passer de 0,90 F à 1 F la boule de 2 kilogrammes.

La municipalité de Revel demande aux boulangers de faire suffisamment cuire les pains, d’afficher leurs prix et de les peser avant de les vendre. En réaction, certains professionnels appellent à la grève le 26 février, mais en vain.

Les cabarets

L’Assemblée Nationale poursuit ses travaux dans la lutte contre l’alcoolisme et des instructions sont données localement. À Toulouse, le 1er février, un débit de boissons ouvert illégalement, est fermé administrativement par la préfecture de la Haute-Garonne. Le lendemain, le préfet de l’Ariège décide que les cafés, cabarets et débits de boissons du département fermeront dorénavant à 22 h.

Les produits de consommation

Au début du mois, les fumeurs rencontrent des problèmes pour s’approvisionner en tabac de petits paquets à 0,50 F. La loi obligeant les buralistes à commander autant de gros paquets d’une livre que de petits paquets, ces commerçants doivent consentir de grosses avances. Comme les paquets d’une livre se vendent mal, les buralistes limitent leurs commandes. Aussi, la population demande en vain aux autorités de supprimer cette obligation.

Les producteurs d’eau de vie du Gers protestent contre la mévente de leur alcool. Le lait étant souvent coupé avec de l’eau, les menaces de contrôles municipaux sont fréquemment annoncées dans la presse. Les charbonniers de la ville de Castres sont également dénoncés car ils trompent leurs clients sur le poids de charbon vendu. C’est encore la mauvaise qualité du gaz qui rend moins performants les appareils de chauffage.

Administration communale

À Montauban, le 2 février, lors du conseil municipal un conseiller "constate qu’avec un nombre moins important d’agents, le service de l’octroi peut fonctionner donc [il] en prend note pour l’avenir".

Même avec peu de moyens, les communes doivent fonctionner et veiller à l’essentiel. Dans le cadre de mesures sanitaires, le maire de Rodez ordonne le nettoyage de tous les cabinets, cours, venelles, écuries, remises des hôtels et auberges, la cuisson de tous les légumes et l’usage quotidien de boîtes à balayures. Il interdit tout dépôt sur la voie publique de voitures, brouettes, barriques…

Au cours du mois de février, les agents municipaux de Gaillac ont l’obligation de contrôler si les fours et les cheminées ont été ramonés et de s’assurer que les travaux d’échenillage ont bien été effectués. La municipalité entretient également les chemins vicinaux qui souffrent beaucoup de l’état de guerre. Dans ce domaine aussi les plaintes affluent.

À l’exemple de Gaillac, les communes invitent, comme tous les ans en février, les bénéficiaires de l’assistance médicale gratuite à retirer rapidement leur carte pour l’année en cours. Elles aident également les plus démunis par la distribution de repas aux "fourneaux économiques". De son côté, la ville de Villefranche-de-Rouergue décide d’arrêter ce secours en raison du faible nombre de demandes.

Situation économique

Dans l’ensemble, la situation économique est difficile car les incertitudes sont nombreuses. Par exemple, le 13 février, par manque de matériel, à Carmaux, les ouvriers mineurs des puits de Saint-Mario et de la Tronquié sont remontés à 10 h et leur travail arrêté.

De plus, le problème de la petite monnaie est récurrent. Pour pallier à ce manque, les chambres de Commerce émettent les bons de monnaie, pour la seconde fois le 5 février à Montauban. À Auch, le département écoule du papier-monnaie et les chambres de commerce du Tarn émettent pour 300 000 F de billets de 1 F et de 0,50 F. Le 9 février, celle de l’Ariège diffuse 200 000 bons de monnaie dont 134 000 billets de 1 F et 66 000 de 0,50 F qui n’auront cours que dans le département.

Enfin, le mauvais temps n’arrange pas la situation. Dans les Pyrénées, la neige tombée en abondance, les nombreuses avalanches ne permettent plus de circuler et les bêtes sauvages s’approchent des habitations : le passage de bandes de sangliers et de loups est signalé dans quelques villages de la vallée d’Aure. Le 22 février, une tempête s’abat sur la région. Toulouse, Montauban, Castres, Albi, Castelnaudary, le Gers et l’Ariège sont touchés et les dégâts sont nombreux. À Toulouse, plus de 200 arbres sont déracinés, les tribunes du stade de football se sont écroulées, une palissade a volé sur un tramway, les cheminées et ardoises tombées dans la rue ne se comptent plus…

Les aides de l’État

De nombreuses personnes bénéficient d’aides de l’État. Le 5 février, les allocations prévues par la loi du 4 août 1914 concernant les familles de mobilisés, sont étendues aux victimes civiles de la guerre. Les autorités décident ensuite, le 13 février, de verser des rentes viagères aux veuves de militaires tués et en cas de décès de la mère, promettent un secours annuel aux orphelins mineurs.

Les allocations journalières aux familles de mobilisés sont payées par l’État. Les personnes adressent leurs demandes à la mairie de la commune où elles résident. Les dossiers sont ensuite transmis à la commission cantonale chargée de statuer. Puis, les municipalités versent les allocations aux bénéficiaires à intervalles réguliers. Mais, ne recevant pas à temps les fonds de l’État, elles se plaignent des avances faites qui grèvent leur budget.

Enfin, le ministre des Finances annonce le 13 février, le dégrèvement de la patente (impôt d’une activité économique, commerciale, industrielle) pour tous les mobilisés dont les établissements sont fermés au 1er janvier 1915.

La censure

La censure est toujours active. Le 21 février, la Libre Parole, journal dirigé par des catholiques ultra-conservateurs, est suspendu pour quinze jours. L’Express du Midi et la Dépêche ne peuvent pas publier certains articles. Les parties blanches dans les colonnes des quotidiens témoignent des interdictions. Malgré cela, les tirages des journaux ont augmenté depuis le début de la guerre, celui de l’Express du Midi ayant "plus que quintuplé".

Les sports et spectacles

La vie sociale, culturelle et sportive continue et les différentes sociétés et associations convoquent de plus en plus régulièrement leurs membres comme celle des "vétérans de 1870", de la société d’astronomie populaire de Clémence-Isaure, de la société de géographie toulousaine ou, le 9 février, de la société archéologique du Tarn-et-Garonne…

Au début du mois, le cinéma Pathé à Toulouse présente dans ses actualités les conséquences du tremblement de terre qui s’est produit en Italie, les images et informations de la guerre suivies du film le "Poteau de la mort". À Gaillac, les actualités de la fin du mois portent sur la ville de Reims. Le bombardement de la cathédrale par l’artillerie allemande est dans toutes les mémoires.

Le 15 février, dans le cadre de la coupe nationale dans un match association, le Football-Club de Pamiers vient battre aux Ponts-Jumeaux, le Stade Toulousain par 2 buts à 1 après deux prolongations de quinze minutes.

Nos soldats

De nombreuses décisions sont prises par les autorités pour s’adapter à la situation de guerre : par exemple, les sursis d’incorporation sont supprimés pour les étudiants ou les "affaires d’intérêt". Mais, le 4 février, le général Goetchy s’interroge sur le grand nombre de sursis accordés à des ouvriers de la métallurgie. Il ordonne une enquête pour évaluer l’étendue d’éventuels abus.

Le 12 février, le ministre de la Guerre annonce la réhabilitation des condamnés qui, ayant été rappelés sous les drapeaux, ont fait l’objet d’une citation pour action d’éclat. Huit jours plus tard, il décide que les pères de six enfants seront rattachés à la classe 1887, c’est-à-dire la dernière classe qui sera mobilisée.

Enfin, le 27 février, l’armée retourne les effets civils des jeunes incorporés à leurs familles. Cette mesure administrative met en émoi les parents des mobilisés qui craignent d’apprendre la perte des leurs.

Nos morts

Le 8 février la lettre que tous les parents ne veulent pas recevoir arrive dans la famille Barbe demeurant à Gaillac. Le commandant de Torquat écrit : "J'ai la douloureuse mission de vous annoncer que votre fils, le lieutenant Barbe, officier mitrailleur, a été [mortellement] blessé le 10 novembre. Je n'ai pas besoin de vous dire combien je suis peiné de ce malheur, connaissant depuis longtemps votre fils. J'avais pour lui la plus haute estime comme homme et comme officier. C'est une grosse perte pour mon bataillon, pour tout le régiment. À cette perte s'ajoutent les regrets que nous fait éprouver la disparition d'un camarade que nous aimions tous".

Les infirmières paient également un lourd tribu, même celles situées à l’Arrière. Le 17 février sont organisées les obsèques à Saint-Sernin de mademoiselle Angèle Berp, infirmière morte à l’hôpital du Lycée, "fatiguée victime de son dévouement".

Nos blessés et nos prisonniers

Les listes de soldats disparus, prisonniers, morts au champ d’honneur sont toujours très longues et les convois de blessés affluent dans la région comme à Auch le 8 février. Au cours du mois débute l’échange, annoncé en janvier, de prisonniers français et allemands "inaptes à reprendre les armes". Grâce au gouvernement suisse et au pape, 5 000 prisonniers français seront rapatriés d’Allemagne à raison de 400 par jour. Le 27 février, 40 prisonniers allemands quittent Montauban pour Genève où ils seront échangés.

En publiant les listes de prisonniers, les autorités informent les familles inquiètes des lieux de détention des leurs. Mais le 19 février, par application d’une circulaire du ministre de la Guerre, l’armée décide sans autre explication de ne plus envoyer ces listes aux maires.

Les prisonniers civils, les habitants des départements de l'Aisne, de la Marne et de la Somme qui ont été pris par les Allemands "avant notre victoire de la Marne", sont aussi renvoyés en France. Un nouveau convoi venant d'Allemagne arrive dans le Sud-Est. Le 17 février, on compte plus de 3 000 internés civils rapatriés par la Suisse.

Les « bonnes oeuvres »

De nombreuses associations organisent les collectes et dons comme "l’œuvre du vin dans le Gers" qui a recueilli 7 400 hl de vin et 62 619 F. Les bénévoles des "paquets d’hiver de nos soldats et des prisonniers du Midi" rassemblent les dons, confectionnent des chaussettes, cache-nez et autres passe-montagnes et gants qu’ils envoient aussitôt. "L’œuvre des tombes de nos héros" informe les familles du lieu d’inhumation des leurs, aide aux sépultures et participe aux inhumations et un nouveau service de la Croix-Rouge apparaît le 4 février, celui des "Secours aux prisonniers nécessiteux". Le timbre-poste de la Croix-Rouge continue à être vendu au profit des hôpitaux et des blessés.

Les dons proviennent de journées organisées par les volontaires : la "journée du 75" a rapporté 500 F à Gaillac aussitôt versés à la mairie qui les a transmis à la préfecture. Dans l’arrondissement de Saint-Girons, 5 535 F ont été récoltés. Parfois, comme à Auch le 15 février, un concert est organisé au profit des hôpitaux de la ville.

Les réfugiés

La "journée du Drapeau belge" rencontre également un certain succès et les dons recueillis vont alors au comité franco-belge pour améliorer la vie des réfugiés qui arrivent toujours en grand nombre. Le 17 février deux convois de 1 000 personnes chacun passent à Montauban pour aller à Toulouse. Des listes recensant les déplacés sont dressées puis elles sont affichées en mairie tous les jours vers 11 h.

Ces personnes ne proviennent pas toutes de Belgique car nombreuses sont celles originaires des départements de l’Aisne, des Ardennes, de la Marne, de l’Oise et des Vosges envahis par les Allemands.

Nos ennemis

L’hôpital des prisonniers allemands à Toulouse qui a reçu et soigné des milliers de soldats de l’armée ennemie, installé dans les anciens locaux du pensionnat Saint-Joseph rue Caraman, est exemplaire. Dès le début, il manquait de tout mais en février 1915, il il abrite des ateliers qui permettent aux prisonniers soignés de fabriquer des appareils pour les handicapés allemands et français. Ils aident aux soins et "dernièrement furent découverts des plans de construction d’une voiture d’ambulance automobile". Trois ambulances sont alors construites avec l’aide des prisonniers sous la direction d’un ingénieur français.

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