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Octobre 1914

Dans les premiers mois du conflit, à la lecture des différents témoignages, on constate l’importance des besoins et une certaine improvisation. En ce mois d’octobre, de plus en plus de blessés, de prisonniers et de réfugiés arrivent à l’Arrière, dans la région. Et la vie quotidienne est alors rythmée par les nombreuses quêtes et les réquisitions fréquentes.

02 octobre 2014
Auteur : Patrick Roques

Nos soldats

L’équipement du soldat fait à l’évidence défaut. Les autorités militaires françaises continuent de rembourser les vêtements règlementaires que les conscrits présentent en arrivant au dépôt. Un chandail est payé de 4 à 6 F par exemple. Et les demandes de vêtements et de sous-vêtements "neufs", comme il est précisé, sont de plus en plus pressantes. En ce début d’octobre, le pays se mobilise pour répondre efficacement au "paquet d’hiver de nos soldats". Il est composé d’un gilet de laine, d’une chemise en flanelle, d’une paire de caleçons chauds, d’une ceinture en coton, d’une paire de chaussettes en laine, de deux petites serviettes et d’un savon. Ces paquets individuels sont "envoyés aux soldats du front qui combattront efficacement le froid". Cette opération n’exclut pas les colis personnels. À ce sujet, les autorités rappellent qu’il est interdit d’envoyer des matières inflammables. Des paquets adressés à des militaires, contenant des boites d’allumettes ont pris feu et détérioré du courrier postal, des dépêches et d’autres colis. Les allumettes sont pourtant indispensables aux soldats pour allumer les cigarettes et pipes qu’ils reçoivent.

Quelques mairies de la région, notamment celles du Tarn, mettent à la disposition des habitants de la laine pour confectionner gratuitement des passe-montagnes aux soldats.

Mais les quêtes sont nombreuses et lassent parfois la population. Aussi, afin d’éviter les abus et les tricheries, les maires décident de donner, à partir du 8 octobre, les autorisations nécessaires pour procéder à des quêtes sur la voie publique.

Les conseils de révision

Face aux importantes pertes militaires, les jeunes de la classe 1915 sont rapidement recensés. Chaque préfecture prépare alors les conseils de révision qui se déroulaient habituellement en début d’année. Ceux qui auront 20 ans en 1915 sont convoqués en octobre 1914 au chef-lieu de canton par les affiches qui informent du lieu, de la date et des heures de passage. Ils se présentent alors nus devant le médecin militaire qui vérifie leurs mensurations et décide des aptitudes physiques de chacun. Ceux reconnus "bon pour le service" passent une journée de fête. À Gaillac, le conseil de révision se déroule le 24 octobre : à 7 h 30, les jeunes hommes se réunissent au café "Les Américains". A 8 h, ils passent devant le médecin et immédiatement après la photographie du groupe est prise. L’apéritif à 11 h pris au café Berthier est suivi à 12 h d’un banquet chez monsieur Alcouffe, propriétaire du restaurant "Le Chevreuil" dans lequel on procède au tirage du drapeau. Le célèbre gâteau, le moka est pris au café Blanc à 14 h et la fréquentation de ces établissements contente probablement les différents commerçants de la ville. Il n’y a malheureusement ce jour-là ni bal, ni musique "en raison des événements".

Les listes de recrutement peuvent alors être publiées dans la presse, et c’est un grand honneur d’y figurer.

Les conseils de guerre

L’affaire du lieutenant Mesureur défraie la chronique : du 12 au 14 août, il a pris part à la bataille de Dinant, et "dans un grand état de dépression physique", a ensuite été transféré à l’arrière dans une unité sanitaire. De là, il est rentré chez lui, se considérant en permission. Arrêté à son domicile, il est alors accusé de désertion. Il risque de 5 à 20 ans de réclusion. D’autres affaires sont également traitées par les conseils de guerre : mendicité avec simulation de blessure et d’infirmité, insoumission, bris de clôture et injures, refus d’obéissance, vol de matériel militaire…

Nos blessés

Les blessés arrivent toujours en plus grand nombre et les hôpitaux peinent à faire face à cet afflux. Les besoins sont tels qu’on en ouvre de nouveaux comme à Sainte-Foi-de-Peyrolière le 7 octobre. Cet hôpital auxiliaire comprend 75 lits.

Les structures hospitalières sont souvent mal équipées. Elles manquent par exemple de chauffage car on pare au plus pressé, l’accueil des blessés. Aussi, les associations caritatives demandent des couvertures et des appareils de chauffage, la température en ce milieu de mois d’octobre étant bien basse.

Malgré l’établissement de listes de blessés, les familles éprouvent de grandes difficultés dans leurs recherches. Ainsi, désespérée, la famille Leleu fait paraître le 4 octobre un avis dans le journal local pour retrouver un fils, le capitaine Leleu soigné dans un hôpital de la région. Même dans le cas où le lieu de soins est connu, malgré les facilités de transport accordées aux parents de militaires blessés, les réunions familiales sont rendues difficiles par les longues démarches administratives.

Heureusement, les blessés bénéficient de la générosité locale : les employés municipaux toulousains reversent 3 % de leurs salaires pour les œuvres aux blessés, les blanchisseuses d’Albi travaillent gratuitement pour ceux soignés dans cette ville, les coiffeurs de Villefranche-de-Rouergue offrent gracieusement leurs services …

Les "dames de la Croix-Rouge", le plus souvent des bénévoles soignant et apportant quelques secours aux blessés, distribuent des médailles religieuses et objets de piété aux personnes en traitement. Informé de cette situation, le ministre de la Guerre rappelle que depuis la loi de séparation des Églises et de l’État (décembre 1905), ces distributions sont interdites. Aussi, il autorise les aumôniers militaires à entrer dans les hôpitaux de l’armée à la condition qu’ils ne fassent pas œuvre de prosélytisme.

Enfin, la municipalité de Toulouse décide de retourner les corps des soldats morts dans les hôpitaux de la ville à leurs familles lorsque d’autres communes comme Mirepoix, les enterrent au cimetière communal en attendant que les familles viennent les chercher.

La vie quotidienne

Les jardins publics ouvrent à nouveau de 6 h à minuit dès le 1er octobre à Toulouse. Les jours suivants, les écoles, l’école des Beaux-Arts, le conservatoire, les bibliothèques ouvrent également. Malgré cela, les enfants sont toujours livrés à eux-mêmes. À Saint-Geniès comme ailleurs, les personnes se plaignent de ces petits vagabonds même si des initiatives privées essaient de répondre au problème. L’amicale des enfants du Tarn-et-Garonne se propose de recueillir les petites victimes de la guerre.

Le retour tant attendu vers une vie normale est alors perceptible : les cérémonies remerciant les serviteurs méritants qui seront médaillés reprennent dans le Gers, le 9 octobre à Auch, le "courrier artistique", rubrique des arts, informe à nouveau des programmes des théâtres et cinémas locaux. Et malgré l’absence de nombreux joueurs et de dirigeants qui sont au front, le Harlequin’s club universitaire toulousain indique que les entraînements reprendront le 17 octobre. Le Stade Toulousain qui "depuis de longues années a travaillé à former et entraîner les jeunes hommes, à développer chez eux l'amour du drapeau" annonce à son tour la nouvelle saison de "football rugby" ou "association". Les inscriptions ont lieu au siège du club, aux Pont-Jumeaux, et la cotisation est exceptionnellement ramenée cette année à 3 F. En ce début d’octobre, on apprend le décès survenu lors de la bataille de la Marne le 6 septembre, du joueur emblématique du club, Alfred Mayssonnié. À l’initiative de Paul Voivenel, son portrait et la sculpture "Héraklès archer de Toulouse", œuvres du sculpteur Antoine Bourdelle, seront installés en 1925 dans la ville en mémoire du rugbyman et des sportifs morts à la guerre.

Les convois de trains sur lesquels sont apportés le matériel allemand récupéré du front, les convois de prisonniers, ceux de blessés ou de réfugiés sont autant d’occasion de balades quotidiennes.

Quant aux déplacements, lors de foires ou pour le travail - la manufacture d’armes de Tulle demande par exemple de nombreux ouvriers spécialisés -, ils sont facilités par la baisse des tarifs de transport sur les chemins de fer départementaux. Mais les sauf-conduits sont toujours obligatoires pour des voyages de plus de 150 km aller et retour et la circulation automobile est encore limitée, interdite de 6 h du soir à 6 h du matin.

Le chômage est important et pour venir en aide à la population, à partir de la fin d’octobre, les commissaires d’arrondissement délivrent des cartes autorisant les personnes nécessiteuses à se livrer au grappillage dans les vignes non closes de certaines communes.

Subissant les restrictions, la population s’adapte : on confectionne des plastrons en papier bien pratiques pour se protéger du froid.

Enfin, le 5 octobre, les chefs d’œuvre du Louvre (la Joconde, la Vénus de Milo…) sont mis en sécurité à Bordeaux puis à Toulouse. Ces œuvres séjourneront pendant la durée de la guerre dans la nef gothique du couvent des Jacobins.

L’octroi

L’octroi est une taxe sur les marchandises perçue à chaque entrée de ville. Se trouvant le 12 octobre dans le tramway de Lalande-Aucamville, à 15 h, et se rendant à Toulouse, un caporal blessé du 31e régiment d’infanterie porte alors un colis de raisins à l'hôpital militaire situé dans le quartier Saint-Agne. L'employé d'octroi exige sur le champ, le paiement de 30 centimes pour l'entrée de ces fruits malgré les suppliques du caporal l’informant de la destination de ces fruits aux blessés. Le lieutenant de Gorse, témoin de l’événement, rembourse alors le montant de l'entrée de ces raisins au caporal.

L’administration est chargée de prélever cette taxe soit par les agents municipaux ou par un régisseur. L’Isle-sur-Tarn, choisit de procéder, en fin d’année 1914, à l'adjudication du bail à ferme des droits d'octroi de la commune. La mise à prix est de 1 500 F et le bail à ferme est de trois ans. L’octroi sera supprimé en France en juillet 1943.

L’agriculture

Au début d’octobre, les autorités françaises demandent aux agriculteurs d’utiliser les engrais. Cette décision est prise pour augmenter les rendements. En effet, les dernières récoltes de céréales, celles de 1914, sont évaluées entre 60 et 82 millions de quintaux. Il manquerait 13 millions de quintaux pour faire face à tous les besoins ce qui rend nécessaire l’importation de céréales. Mais le coût des engrais est plus élevé que celui du fumier habituellement utilisé et le transport est difficile.

En revanche, les quantités de pommes de terre paraissent être suffisantes, du moins dans les Deux-Sèvres : le préfet de ce département propose le 17 octobre de faire don de 40 wagons de pommes de terre aux régions dévastées. "Les départements favorisés par leur situation géographique", dit le préfet, "ont le devoir de venir en aide à ceux qui ont été envahis".

À la fin d’octobre, des permissions de 15 jours sont accordées aux agriculteurs mobilisés pour faciliter les travaux de semailles, permissions limitées aux seuls hommes des dépôts territoriaux. Les réquisitions continuent d’être appliquées sur les bêtes, les chevaux de 5 ans, les mulets de 3 ans et sur tous les produits agricoles.

L’approvisionnement

Face aux nombreuses plaintes, les autorités décident d’enquêter sur les difficultés à acheter du sucre. Les résultats démontrent qu’il n’y a aucun problème. Pourtant, le prix de 100 kg de sucre passe de 80 F vers le 20 octobre à 125 F quelques jours après.

Le préfet interdit la sortie de légumes secs de la Haute-Garonne, le prix du pain à Villefranche risque d’augmenter malgré la suppression depuis le mois d’août de droits de douanes… La population rencontre des difficultés à s’approvisionner surtout que les échanges sont rendus plus compliqués en raison du manque de monnaie divisionnaire, la "petite monnaie".

Les prix affichés sur les marchés ont légèrement augmenté. Comme tous les jeudis, la foire de Villefranche-de-Rouergue s’organise en trois lieux : la place Notre-Dame pour les volailles, canards et lapins, la halle pour le marché aux grains, les pommes de terre, châtaignes, noix… et le foirail pour les animaux, moutons, bœufs, porcs… La douzaine d’œufs est à 1,30 F, une poule à 0,70 F la livre, l’hectolitre de pommes de terre à 3 ou 4 F, le porc à 45 F les 50 kg. Seuls les prix des bœufs et des vaches de travail ont significativement augmenté.

Le financement de la guerre

Après les participations financières des collectivités locales à l’effort de guerre, le gouvernement presse les Français de payer à temps les impôts et taxes dont ils sont redevables et lance les bons de la défense nationale. Les plus aisés ou les plus patriotes peuvent souscrire des bons de 100, 500 et 1 000 F à échéance de 3, 6, 12 mois à 5 %.

La censure

"La presse appartient aux services auxiliaires de l’armée" déplore le 10 octobre un journaliste. La mainmise de l’armée sur la presse présente quelques avantages pour les autorités mais aussi un inconvénient majeur : à force de déclarer des victoires et de cacher les défaites, la victoire le 16 septembre, de la bataille de la Marne avec la participation des célèbres taxis parisiens est passée inaperçue. Il faudra quelques mois pour que les Français en évaluent l’importance.

En octobre, la censure est toujours plus active et beaucoup d’articles de presse en font les frais. Les censeurs utilisent alors les ciseaux, la gomme et le crayon. Ils interdisent le 24 octobre, l’édition des listes des soldats morts au champ d’honneur qui paraissaient quotidiennement depuis un mois. Cette décision est probablement excessive et peu judicieuse car deux jours après, les listes des soldats morts sont à nouveau publiées dans les journaux.

Enfin, l’armée autorise de nouvelles cartes postales. La représentation est au recto, "des phrases toutes faites imprimées" au verso. Les soldats "qui n’ont pas toujours le temps ni les moyens matériels de rédiger une correspondance" pourront biffer simplement les phrases ou mots dont ils n’ont pas besoin ce qui est très pratique, surtout pour la censure.

Les Belges, la Belgique

Les réfugiés, français ou belges, arrivent toujours en grand nombre. Les Belges sont tellement nombreux que plus d’un million de fiches sont établies au 20 octobre et qu’une organisation, le bureau de la société belge de bienfaisance, est mise en place pour renseigner et aider les compatriotes.

De plus, le 13 octobre 1914, deux paquebots transportant les autorités belges entrent dans le port du Havre. La France donne ainsi la possibilité au gouvernement belge, à une partie de son administration et aux membres de son corps diplomatique de s’établir dans la ville proche de Sainte-Adresse dans l’immeuble "Dufayel" pour continuer en exil, le combat.

Les Allemands

Les prisonniers allemands gardés sur le territoire national sont, pour certains, dirigés dès le 2 octobre, dans des camps en Algérie puis, pour d’autres au Maroc.

Par ailleurs, les autorités se félicitent du succès des "chasses aux allemands sur Toulouse". L’indispensable ouverture d’un deuxième local d’internement témoigne de cette grande activité. Dans le Tarn, 6 hommes et 14 femmes austro-hongrois sont logés dans les anciennes prisons de Gaillac. Nourris aux frais de l’État à raison de 1 F par jour par adulte et 0,50 F par enfant, ces étrangers sont libres de circuler mais ils doivent être présents aux différents appels de la journée.

Bien sûr, depuis le 5 octobre, les produits allemands et autrichiens ne sont plus vendus et, quelques jours après, tous les biens appartenant à des Allemands ou des Autrichiens sont saisis et mis sous séquestre.

Les escrocs

Dans pareilles situations, des escrocs profitent de la détresse des gens. De nombreuses lettres portant l’en-tête de la Banque commerciale de Bâle (Suisse) sont adressées à des familles de mobilisés habitant la région. Informant que leurs proches sont prisonniers de guerre "généralement à Musinger (Wurtemberg)" et qu’ils sont sans ressources, l’auteur de ces lettres explique aux familles que la banque est missionnée par l’autorité allemande pour faire parvenir sans aucun frais l’argent aux prisonniers. Il est écrit que les familles peuvent alors envoyer les mandats-poste à l’adresse indiquée. Aussi, les autorités locales invitent les victimes à retourner ces lettres au Procureur de la République.

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