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Juin 1915

La bataille de l’Artois a débuté le 9 mai 1915 et se termine le 25 juin suivant. Les combats acharnés font de nombreuses victimes et les hôpitaux de la région reçoivent les blessés, 60 à Pamiers le 6 juin, 69 à Condom le 17 juin, 80 à Tarbes le 27… La Suisse propose le 19 juin aux belligérants, de recueillir et soigner, moyennant contribution, 20 000 blessés des deux pays qui, dès qu’ils seront rétablis, seront renvoyés dans les camps où ils étaient internés.

Le gouvernement français poursuit la réorganisation industrielle du pays. Il décide le 10 juin de réaffecter à leurs anciens postes tous les personnels des arsenaux, ouvriers d’État, contremaîtres et ingénieurs qui sont mobilisés. Le président de la République, Raymond Poincaré, accompagné de son ministre de la Guerre, Alexandre Millerand, effectue de nombreux voyages dans le pays pour juger de l’état des usines et surtout mobiliser les énergies. Partis très tôt de Paris le 14 juin, ils arrivent à Tarbes le matin puis se rendent à Toulouse l’après-midi. Après avoir visité les arsenaux des deux villes et la Poudrerie à Toulouse qui était alors située rue des Récollets, ils rejoignent la capitale dans la soirée.

December 05, 2016
By: Patrick Roques

L’agriculture

Juin est le mois des fenaisons et des récoltes des premiers fruits, les cerises. Des permissions de quinze jours sont à nouveau accordées pour aider aux travaux des champs. C’est d’autant plus nécessaire qu’à cause du manque de main-d’œuvre, la situation agricole est difficile : en Tarn-et-Garonne, entre 1914 et 1915, l’agriculture a perdu plus de 2 000 ha de blé d’hiver, 30 ha de méteil, 900 ha de seigle et 1 400 ha d’avoine, superficies qui ne sont pas compensées par l’augmentation de 1 790 ha d’orges. Aussi, le département aide-t-il la profession en regroupant les demandes de sulfate de cuivre pour traiter les vergers ou de charbon pour les battages à venir. L’État intervient également en autorisant les départements viticoles à se fournir de soufre auprès de l’Italie.

L’enseignement, la vie culturelle et sportive

Juin est également le mois des examens : le certificat d’études "pour toutes les écoles" se déroule le 15 juin à Fleurance dans le Gers et dans tous les autres chefs-lieux de cantons. C’est le mois du baccalauréat et les listes des admis seront publiées au début du mois suivant. Les examens et concours de fin d’année des différentes sociétés et écoles comme le Conservatoire à Toulouse se tiennent normalement et, à la fin du mois, les distributions annuelles des prix sont organisées, comme à Auch, selon le vœu du ministre de l’Instruction publique "en présence des blessés de guerre".

Le 2 juin, le célèbre ténor Léon Campagnola - Ecouter le disque Werther : Acte II. 'J'aurais sur ma poitrine - se produit devant les mutilés de guerre au Théâtre des Nouveautés à Toulouse et à partir du dimanche 14 juin, les sociétés de gymnastique, de préparation militaire et les Boy-scouts s’affrontent dans des concours d’athlétisme. Le départ d’un cross-country est donné au plateau de la Colonne à 8 h 30 et à 14 h, la foule vient supporter au Stade toulousain ses champions aux sauts en longueur et en hauteur ou à la perche, au grimper à la corde lisse, au lancer du poids ou du disque, aux courses des 100 m, 500 m et 110 m haies. Le concours reprend le 26 juin suivant.

La vie municipale

Sous la pression de la Ligue nationale contre l’alcoolisme, le gouvernement fait détruire des plans d’absinthe et s’engage le 21 juin à supprimer le privilège des bouilleurs de cru. Il faudra attendre 1959 pour que cet avantage ne soit plus transmissible. Les préfets interdisent alors toute boisson alcoolique "autre que le vin, la bière, le cidre, le poiré et l’hydromel" sur tous les chantiers publics. Ils limitent les horaires des débits de boissons aux militaires et les interdisent aux soldats en traitement à l’hôpital. Les cafés doivent fermer pour tous, du 30 juin au 21 septembre, à 23 h pour les communes de plus de 5 000 habitants, à 22 h pour les autres.

À l’approche de l’été et des grandes chaleurs, les municipalités rappellent, comme à Gaillac, les règlements sanitaires et préconisent la vaccination contre la variole et la typhoïde. Elles demandent à la population de déclarer le plus rapidement possible les cas de maladies contagieuses. Les statistiques sanitaires de Gaillac indiquent le 11 juin qu’il y a eu 43 décès dont 4 par fièvre typhoïde, 1 coqueluche, 5 tuberculose, 2 cancer, 8 pneumonie, 6 "faiblesse sénile", 2 suite à des blessures de guerre et 1 suicide.

Localement, la pénurie de monnaie est toujours vive malgré les nouvelles émissions de coupures des chambres de commerce. Celles de l’Aveyron diffusent le 5 juin 300 000 F de coupures de 1 F et 0,50 F. Mais les affaires diminuent à cause de la guerre. Aussi, la ville de Villefranche-de Rouergue est-elle heureuse de retrouver sa physionomie de ville de garnison avec le retour des soldats partis en exercice au Larzac. Les affaires reprennent, les cafés se remplissent, le "Splendide Cinéma" ouvre à nouveau ses portes avec deux matinées et une soirée de gala.

Les œuvres sociales

Avec les nombreuses œuvres sociales ("l’Aiguille de la réfugiée", pour les ambulances italiennes, les réfugiés ardennais, "la journée française", pour les veuves et orphelins, les mutilés de guerre, "la Journée du 75", pour les captifs des 16e et 17e Corps, les blessés…), apparaissent les abus et tromperies. Les quêtes, concerts, tombolas, journées, spectacles sont quasiment quotidiens et l’argent récolté est parfois important. Les maires rappellent donc à la population que seules les personnes munies d’autorisations peuvent quêter sur la voie publique. Deux nouvelles œuvres sont encore créées à la fin juin, celle dédiée aux "Orphelins de la guerre" et "L’Association nationale pour la protection des familles des morts pour la patrie" qui a pour but de porter une assistance morale et juridique aux familles.

L’industrie de la dentelle d’Irlande et de Valenciennes s’exerçait dans le Nord. Mais après leur évacuation, les dentellières réfugiées à Toulouse, sous couvert de leur association, décident d’ouvrir à la mi-juin une école dans la capitale régionale dans le but de développer cette industrie dans le Midi. Dans le Tarn, on dénombre le 14 juin, 5 624 réfugiés, la majorité française venant du Nord et 1 050 de Belgique.

L’approvisionnement

Afin de déjouer les manœuvres de la spéculation sur le blé et d’assurer l’alimentation des armées et de la population jusqu’à la prochaine récolte, les préfectures demandent aux maires de recenser les blés pour procéder à leur réquisition. Le pain étant à la base de l’alimentation et les réquisitions de blé étant insuffisantes, le gouvernement en importe. Il informe par exemple le Conseil général du Gers de l’arrivée, le 5 juin, d’une cargaison à Bordeaux au prix de 32 F le quintal. Pour éviter toute hausse, les préfets et les maires réglementent le prix des farines et du pain. Ayant reçu 400 000 kg de farines, le maire de Villefranche-de-Rouergue décide que celle blutée à 65% sera vendue à 56 F les 122 kg et le pain ordinaire de ménage à 0,40 F le kg. Mais les consommateurs se plaignent souvent de tromperies sur le poids et du nombre trop faible de boulangers. À Toulouse, la population de Saint-Michel a fortement augmenté car les ouvriers de la Poudrerie sont de plus en plus nombreux. Aussi la municipalité intervient-elle en créant le 12 juin deux dépôts de pain ouverts dans ce quartier et dans celui proche de Saint-Agne.

Prenant exemple du pain, le sénateur du Nord, Debierre, demande, en vain, à l’État d’appliquer les mêmes mesures afin de faire cesser la spéculation sur le sucre vendu alors 1,15 F le kg. Le 5 juin, il est dans l’Aveyron à 1,25 F le kg.

L’approvisionnement du gaz est de plus en plus difficile, les coupures de plus en plus fréquentes et le produit de très mauvaise qualité. De plus, dans de nombreuses villes de la région comme à Montréjeau, son prix augmente vers le 30 juin, de 28 cts à 47 cts le mètre cube malgré les réactions des consommateurs. À la décharge des communes, l’administration locale rencontre des difficultés dues à l’absence des agents et des conseillers municipaux mobilisés. À Villefranche-de-Rouergue, 5 conseillers sur 21 sont au front. Aussi, l’État légifère-t-il afin que ceux en poste puissent continuer à siéger.

Nos soldats

Au début du mois, l’autorité militaire informe les parlementaires du montant des dépenses militaires qui sont passées de 850 millions à près de 1 900 millions par mois. Elle rend compte de la distribution de plus de 33 000 croix de guerre. À Gaillac, le 25 juin à 9 h, sur la place Dom Vaissète, le chef de bataillon passe en revue les troupes qui forment le carré. Il fait ouvrir le ban, adresse une allocution chaleureuse aux deux sous-lieutenants cités à l’ordre de l’armée et leur remet à chacun la croix de guerre. Les troupes défilent par section "avec une régularité remarquable", tambours et clairons composent la musique militaire.

L’armée renvoie dans leurs foyers les militaires des classes 1887 et 1888, âgés de 46 ans et plus. La classe 1916, encore en cours d’instruction, est rejointe à la fin du mois par les premiers conscrits hindous et indochinois qui débarquent à Marseille du paquebot "Euphrate" et les conseils de révision de la classe 1917 sont organisés. Localement, ils se déroulent toujours avec le même cérémonial : les jeunes conscrits se réunissent au café, passent ensuite devant les médecins puis le banquet est à 12 h, suivi du digestif, de la promenade, du tirage au sort du drapeau et à 18 h 30 de la dernière réunion encore au café. À l’Isle-Jourdain, sur 64 conscrits de la classe 1917, 32 sont jugés bons, 24 ajournés, 4 exemptés, 1 services auxiliaires et 3 renvoyés au 24 juillet.

Le 16 juin, l’armée informe de l’évolution de l’équipement du soldat. Ayant observé le nombre important de blessures à la tête, elle avait décidé en février de munir les militaires d’une calotte d’acier qui s’est avérée peu efficace. Elle est remplacée dès juin par la "bourguignotte" ou casque Adrian, en tôle d’acier et peint en bleu clair. Symbole de la Grande Guerre, il porte devant, la grenade pour l’infanterie, le cor de chasse pour les chasseurs à pied, deux canons croisés pour l’artillerie ou la cuirasse et le pot pour le génie.

Souvenir et mémoire

Dès le début de la Grande Guerre, nombreuses sont les communes qui ont suivi l’exemple de la ville de Toulouse : elle avait débuté en septembre 1914, le Livre d’or municipal. En juin, c’est au tour de Gimont, Auch, Rodez… Lectoure, dans le Gers, est probablement la première commune de la région à décider de faire graver les noms des morts sur une plaque de marbre érigée dans l’église. À Cahors, l’administration des tabacs inscrit le nom de ses agents morts sur une plaque fixée dans une des salles de la direction.

Le mouvement mémoriel prend une grande ampleur dans les collèges et lycées. À la demande du ministre de l’Instruction publique et des Beaux-Arts, de nombreux établissements comme à Saint-Gaudens, Gaillac, Foix, Lectoure… dressent les livres d’or des agents, fonctionnaires et anciens élèves morts pour la France. À Auch, il est annoncé le jour de la distribution solennelle des prix.

Les artistes s’engagent dans le domaine de la mémoire : le statuaire toulousain, René-Jean Besson, propose ses services pour sculpter des bustes en plâtre, terre cuite, marbre, bronze à partir de photographies. Il garantit la "ressemblance […] à la photographie". Le moissagais Firmin Bouisset, alors célèbre auteur d’affiches, propose "une œuvre permettant aux municipalités et aux associations d'acquitter la dette de reconnaissance contractée envers tous nos morts et de glorifier leur mémoire". La librairie Nathan diffuse l’estampe de la France s’inclinant en pleurant sur le tombeau, son coq se hérissant et claironnant Sursum Corda (élevons nos cœurs).

Problème de la disparition des corps au front

Depuis le début du conflit, les soldats entourés de cadavres, utilisent autant que possible un désinfectant à base de crésol pour éviter les épidémies. En juin, les députés débattent de la solution qui consiste à incinérer les corps sur les champs de bataille. Ils décident que "tous les soldats morts sur le champ de bataille et non identifiés [doivent être] incinérés" alors que "tous les corps des soldats français ou alliés identifiés seront inhumés suivant les prescriptions règlementaires". Le 18 juin, la commission spéciale chargée de la question de l’incinération sur les champs de bataille rend compte de ses travaux. Elle relate les expériences menées à partir de deux fosses de "forme de pyramide rectangulaire tronquée renversée" et conclut que l’opération est "réalisable sur place avec des moyens de fortune" même si le "dispositif utilisé peut être notablement amélioré" pour économiser le bois. Bien sûr, l’émotion populaire est grande et la réaction vive car l’absence de corps rendant le deuil inachevé, les familles ont l’espoir, "plus tard", de recueillir les dépouilles des leurs. Les lettres de protestations et les pétitions se multiplient rapidement et leur nombre traduit le profond traumatisme subi sur la question de l’incinération.

Surveillance et censure

 

La surveillance et le contrôle en temps de guerre sont exercés sur la société et en premier sur les étrangers. Les préfectures demandent le 3 juin aux maires de leur retourner les listes mises à jour des ouvriers agricoles espagnols sur leur territoire et la police et la gendarmerie effectuent des contrôles dans les gares, dans les hôtels et auberges. Quant aux réfugiés belges et français, ils ne doivent pas s’éloigner à plus de 10 km de leur lieu de résidence sans sauf-conduit.

La circulation de chaque Français non réfugié est libre à pied, à cheval ou à bicyclette, dans la zone de l’intérieur. Le sauf-conduit est obligatoire lors de parcours de plus de 150 km en automobile ou motocyclette ou lorsque la voie ferrée emprunte les départements frontaliers. Le document doit indiquer la description du porteur, son but et son itinéraire. Français et étrangers ne doivent être possesseurs d’un passeport que lors de la sortie du territoire.

Les biens détenus par des étrangers sont mis sous séquestre comme le 7 juin, la fabrique de machines d’imprimerie à Auch appartenant à Freid Koese ainsi que 10 autres maisons allemandes le 16 juin dans le Gers.

Par ailleurs, les parties non imprimées dans les journaux témoignent de la grande activité des censeurs qui peuvent interdire momentanément toute parution. Même l’Église est touchée car une partie de la Lettre pastorale de Mgr l’Archevêque sur la "consécration de la France au Sacré-Cœur" est censurée. Parfois son application interroge : le 25 juin, le Courrier de l’Aude se voit interdire d’informer ses lecteurs de la pétition contre les incinérations mise à leur disposition dans ses locaux au seul motif que l’information va "à l’encontre de l’Union sacrée". Cette information est pourtant publiée depuis quelques jours dans d’autres journaux régionaux.

 

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